So-many_fish.com est un site consacré à la pêche sportive aux leurres et à la mouche prônant le respect du poisson avant tout. Plusieurs rédacteurs passionnés étalent ici leur humeur, leurs astuces, leurs poissons, leur vie...

C’était un week end de Septembre, le climat en cette arrière saison était plus que clément. Voilà bientôt 5 jours que je trépignais d’impatience à l’idée de rejoindre mes amis pêcheurs et mes camarades de jeux, les brochets.
Des brochets ? Oui mais pas n’importe lesquels, le genre de brochets nés en rivière, aussi sauvages que mystérieux et qui ont la chance de peu connaitre les hommes et tous les adjectifs qui le caractérisent. Le genre de brochet tellement à part, que mon ami Bastien s’est décidé, en ce vendredi, à faire plus de 3h00 de route pour avoir la chance d’en apercevoir et peut être d’en prendre un.
Bastien me retrouve donc à la maison et s’empresse de m’étaler tout son magasin de pêche ambulant pour faire son rangement annuel. Certes c’est agréable de voir autant de joli matériel au mètre carré mais monsieur prend son temps et je dois bien avouer que j’ai du mal à cacher mon impatience. Je tourne en rond, vérifie à maintes reprises que tout ce qui devait être embarqué l’est pour cette expédition de 48h00.
La voiture est finalement chargée, le bateau au poil et nous voilà parti à travers champs et forets pour atteindre notre destination et rejoindre Eric, que Bastien ne connait pas encore.
Il est 20h00, la nuit tombe sur nous et Eric arrive enfin au point de rendez-vous tant espéré. Eric en profite pour faire connaissance avec Bastien, les échanges fusent, les vannes aussi. Nous ponctuons cette introduction en regardant à l’aide d’une lampe torche et d’un air enthousiaste, les milliers d’alevins de l’année qui somnolent en surface. La tresse que nous avons spoolée sur nos moulins n’est pas encore humide mais déjà je sens Bastien conquis par les lieux, l’ambiance qui nous enivre...
Voilà… le décor est planté cher lecteurs. Nous sommes dans les starting block pour les deux courtes journées de pêche qui vont s’offrir à nous. Un bon repas entre amis nous replonge dans l’ambiance sans cesse et cette obstination de prendre un grand de rivière refait sans cesse surface dans nos dialogues.
Car oui, nous sommes ici pour prendre un « grand de rivière », un graal aux leurres artificiels. Plus qu’un objectif, une philosophie même. Un problème que l’on s’impose et que seule la fierté de l’avoir résolu, point après point ; pourra effacer, atténuer cette envie démesurée de prendre un tel spécimen de cette manière dans cet endroit. En réalité c’est même devenu plus qu’un désir, un problème à mes yeux, c’est devenu une obsession. Prendre un tel poisson serait pour moi une reconnaissance, un aboutissement.
Nous sommes bien conscients que la chose n’est pas facile, Eric le cherche depuis plus de 10 ans… Mais la passion est bien là, et sessions après sessions, nous portons notre croix pour arriver à nos fins. Les douilles s’enchainent, le moral se retrouve souvent en berne mais nous gardons l’espoir, l’espoir d’être en vie assez longtemps pour parvenir à cette quête, la quête du graal.
Je dois bien avouer qu’au fond de moi, j’espère que le chemin sera long que je vais encore en baver, pester contre la malchance jusqu’à parvenir à cet exploit de prendre un tel poisson qui sera davantage glorifié, surévalué. Une forme tout à fait avouée de Masochisme en somme… Gagner au loto à 18 ans ou gagner au loto à 50 ans après en avoir bavé toute sa vie ? Mon choix est vite fait ! Et chaque moment difficile nous rappel la vraie valeur des choses.
Demandons-nous, attendons-nous l’impossible ? Aucun de nous n’en est convaincu. En effet, ces poissons qui hantent nos rêves, nous les avons déjà aperçus tant de fois. Les souvenirs sont tellement nombreux… Une forme qui nous semblait être un tronc d’arbre qui se révèle être un brochet trophée posé sur un haut fond, une ombre gigantesque qui finie par devenir un brochet énorme qui refuse votre leurre au bateau. Voilà le genre de scène qui nous font fantasmer avec Eric et qui arrêtent nos pulsassions cardiaques l’espace d’un instant.
Ces brochets sont mythiques à nos yeux et pourtant ils ne représentent pas un mythe, ils sont bien là réels ainsi bien que vous et moi. Pratiquement tous les sujets que nous avons pu apercevoir jusqu’ici étaient dans un état de somnolence, plus que lunatique et insensible à la présentation de nos leurres. Ces poissons sont les rois ici, ils n’ont qu’à bailler pour se nourrir. Nous avons tous pensés à des centaines de théories, j’en suis même arrivé à penser qu’étant donné le sexe des sujets que nous recherchons il nous manquait cette intuition féminine pour les comprendre enfin. Mais finalement, il fallait se rendre à l’évidence, il faut tout un concours de circonstances pour arriver à prendre un tel poisson.
C’est donc dans l’espoir caché mais finalement non dissimulé de parvenir à notre but en ce samedi matin que nos bassboat sont mis à l’eau. Les brochets ne semblent pas plus coopératifs qu’à l’habitude mais quelques sujets sub-adultes viennent toutefois suivre et mordiller nos leurres. En ce week end de fin septembre, l’activité est assez fragmentée, il faut être au bon moment et au bon endroit pour décider un poisson qui n’aurait eu que faire de vos leurres le reste de la journée. Mais finalement à trois, nous parvenons à trouver la technique de pêche la plus fructueuse.
Quelques sujets juvéniles bronzent au soleil et nous donnent rendez-vous pour l’année prochaine tandis que quelques jacks ne cessent de se défaire de nos Wake Bait, nous passons un agréable moment.
Hélas, en cette journée, Bastien n’aura pas la chance de tenir quelques instants un poisson.
Bastien, c’est plutôt le genre de mec avec du sang chaud qui n’a pas la langue dans sa poche et pourtant c’est plein de sang froid que ce samedi, il me glissera d’une voix toute posée alors que j’avais le nez dans mes boîtes de leurres « et ça, ça fait combien ? ».
Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me remémorer le décor, ces mots, cette phrase, continuent de bercer mes rêves encore aujourd’hui. Car (et c’est là que cette phrase prend un sens, une image) une fois les yeux levés, je serai le spectateur d’une scène à la fois si rare et si majestueuse. J’ai d’un côté un pote à qui j’espère faire attraper un poisson et de l’autre une belle femelle bien massive qui doit approcher ou dépasser le mètre dont je peux admirer chaque caractéristique morphologique grâce à la transparence de l’eau. Tout ce petit monde, relié l’espace d’un instant par 5m de tresse, c’est comme un tableau de peinture, je le contemplerai sans en être lassé pendant des heures.
Bastien insiste avec de tout petit twitchs et à quelques mètres le brochet, sorti à peine de l’herbier où il dormait, le suit centimètres par centimètres les yeux louchant sur son leurre et les nageoires pectorales constamment en mouvement pour stabiliser cette machine à tuer au dessus de sa proie. Je crois que si je n’avais aucune notion halieutique, j’aurai dis de Bastien ce jour là qu’il était un dresseur de brochet, capable de guider tous ses mouvements tout en restant dans l’impuissance de ne pouvoir prendre ce poisson.
Après quelques mètres de simulation bien factice d’une proie, madame Esox prendra la décision, d’un seul coup de queue, de nous laisser retourner doucement à nos désillusions. On ne saura jamais combien faisait ce poisson, comment aurait pu se passer le combat, le reste n’est que supposition, rêve et littérature…
Et puis subitement, de manière anodine, le moment tant espéré depuis des jours, des mois et des années arriva, ma rencontre avec un grand de rivière. Je m’étais imaginé cette scène des dizaines de fois dans ma tête, à quelle saison, dans quelle rivière, avec quelle technique ? Mais toutes ces théories se sont écroulées au détour d’un herbier ce fameux samedi de septembre…
Alors que je peignais avec application un secteur bien dense, mon regard est happé par cette couleur si caractéristique de la robe d’un brochet, sauf que la Robe me semble énorme… Et puis là c’est le drame, les tremblements qui commençaient à se propager tout le long de mon cœur sont brutalement stoppés à la vue de cette tache blanche. Oui c’est bien la couleur d’un poisson sur le ventre, à l’agonie ou ayant déjà rejoint l’au-delà que j'ai devant moi…
J’approche le bateau doucement, mon souffle est court. C’est en dépliant l’épuisette au dessus de ce corps inerte que je comprends, attristé, que ma première vraie rencontre avec un graal de rivière va se dérouler ainsi…
Le poisson rentre difficilement dans l’épuisette et sa difficile extraction de l’eau m’indique tout de suite qu’il fait parti de ceux que nous sommes venus chercher, que nous espérons tant.
Eric rapproche son bateau pour mieux admirer le spécimen, nous formons désormais comme un cortège funeste autour de ce poisson. Trois hommes et un poisson... si ce dernier n’en a plus que faire des trois premiers, eux sont tous remplis de respect envers lui.
Une fois ma curiosité satisfaite, c’est un sentiment de désolation qui s’empare de moi. Pourquoi ? Comment ? Un tel poisson, roi des rivières, à pu passer de vie à trépas en ce mois de septembre ?
Son œil est encore brillant et reflète parfaitement le soleil tombant de cette fin d’après midi. Son corps est également recouvert d’une robe à la coloration magnifique et le mucus protecteur qui le recouvre est encore bien présent et embaume nos narines de croque mort improvisés… Rendons nous à l’évidence, nous venons de manquer, de quelques secondes, de croiser ce brochet à l’agonie mais toujours en vie…
Ces quelques instants, si dérisoires à l’échelle de sa vie, résonnent encore en nous comme des minutes de retard accumulées et un rendez-vous manqué.
Comment ne pas garder un souvenir d’un tel poisson qui finalement, ne nous aura donné aucun plaisir ? Comment ne pas prendre ce magnifique animal en photo ? Impossible pour moi.
C’est donc avec gentillesse qu’Eric et Bastien rendront ce cadavre immortel à jamais en prenant quelques clichés.
Le voilà mon premier Graal de rivière, j’ai trop de respect pour ce genre de spécimen pour ne pas lui donner ce statut. Ce brochet restera que je le veuille ou non, aussi frustrant et bizarre que ce moment fut pour moi, ma première vraie rencontre avec un « grand brochet» de rivière.
Aucune égratignure n’est présente sur ce corps qui semble en bonne santé et encore bien musclé et trapu. Ma fascination envers un tel poisson est telle que je pousserai le vice jusqu’à l’autopsier, et ce, à l’encontre des avis d’Eric et de Bastien.
Et finalement, cette autopsie ne révèlera rien : estomac vide, aucun signe de parasites, aucune blessure… Elle laissera juste un rêveur couillon, bourré d’incompréhension, assis à côté d’une dépouille…
Il est temps de remettre cette carcasse dans la rivière où elle est née afin de respecter le cycle de la vie et que des dizaines d’alevins puissent se nourrir de ce corps bientôt en décomposition.
Eric remet à l’eau un vulgaire bout de viande sur lequel je fantasmais depuis des années. Finalement je n’ai rien appris de cette expérience étrange et mes doutes ainsi que mes questions se multiplient davantage depuis cette morbide rencontre.
J’ai croisé ce poisson sans pour autant avoir partagé quelque chose avec lui, étrange sentiment d’inachevé qui reste en moi encore aujourd’hui comme une plaie béante…
Mais depuis je me suis fais une promesse, celle d’être un énième jour sur l’eau durant lequel je prendrai un plaisir immense à attraper un tel poisson et encore plus de plaisir à le rendre à son élément en pleine santé.
Et ce jour là, sans le savoir, (peut être avec une des filles ou petites filles de ce magnifique poisson) nous aurons tous les deux pris rendez-vous...
